Longtemps pilier de la mobilité urbaine et refuge économique pour des milliers de Togolais, le taxi-moto traverse aujourd’hui une phase de mutation profonde. Face à la montée des tricycles motorisés, les “Gnognovi”, c’est tout un modèle informel qui est appelé à se réinventer.
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Pendant des décennies, il était impensable d’imaginer les rues de Lomé, Kara, Sokodé ou Atakpamé sans le vrombissement constant des motos. Le taxi-moto, localement appelé “zémidjan”, “zem” ou encore “Oléyia”, s’est progressivement imposé comme un élément central du paysage urbain togolais. Bien plus qu’un simple moyen de transport, il incarne une forme d’ingéniosité populaire, une réponse spontanée aux limites des infrastructures formelles.
D’un contexte de crise à un pilier de la mobilité nationale
L’histoire du zémidjan au Togo est étroitement liée aux crises sociopolitiques du début des années 1990. À cette époque, les grèves générales paralysent le pays, les transports classiques deviennent rares, et plusieurs quartiers se retrouvent enclavés. Inspiré du modèle béninois du “Zémi Djan”, signifiant en fon “emmène-moi vite”, le phénomène émerge comme une solution alternative, rapide et accessible.
Très vite, des conducteurs commencent à transporter des passagers contre rémunération. Ce qui n’était qu’un service de circonstance se transforme en une activité structurée, adoptée massivement dans les grandes villes avant de s’étendre aux zones rurales. Dans certaines localités, le taxi-moto devient même le seul moyen de transport disponible, capable de franchir des routes dégradées là où les véhicules classiques échouent.
L’expression “Oléyia ?”, signifiant “On y va ?” en mina, s’impose dans le langage courant, traduisant l’ancrage profond de cette activité dans le quotidien des Togolais. Peu à peu, le zémidjan cesse d’être une solution temporaire pour devenir un véritable système de mobilité.
Un refuge économique devenu un secteur incontournable au Togo
Au fil des années, le métier de taxi-moto a changé de nature. Initialement perçu comme une activité provisoire, il s’est imposé comme un véritable refuge social dans un contexte marqué par le chômage, notamment chez les jeunes.
Aujourd’hui, les profils des conducteurs sont variés : jeunes diplômés sans emploi, anciens apprentis, ouvriers en reconversion ou encore migrants internes venus des zones rurales. Tous partagent une même réalité : celle de “rentrer dans la route”, une expression populaire qui traduit l’entrée dans l’activité et la quête quotidienne de clients.
Dans les grandes villes, les points de regroupement de zémidjans structurent l’espace urbain. Dès l’aube et jusqu’à tard dans la nuit, ces conducteurs sillonnent les rues, affrontant les embouteillages, la chaleur, la pluie et la fatigue.
À Lomé, Ama, étudiante en gestion, affirme utiliser les zémidjans presque tous les jours.“Quand tu es pressé au Togo, le zem reste le moyen le plus rapide. Les voitures restent dans les embouteillages alors que les motos trouvent toujours un passage”, explique-t-elle.
Même constat chez Kossi, commerçant à Kara :“Pour aller rapidement au marché ou transporter de petites marchandises, les zémidjans nous facilitent beaucoup la vie.”Au-delà du transport de personnes, les zémidjans jouent un rôle économique déterminant. Ils assurent la circulation des biens, du petit commerce aux produits agricoles, en passant par les matériaux de construction. Dans plusieurs localités, ils remplissent également des fonctions de proximité : livraison de colis, transport de médicaments, courses urgentes.
Ce secteur fait vivre des milliers de familles. Les revenus générés permettent souvent de couvrir les besoins essentiels : logement, alimentation, scolarité. Mais cette apparente stabilité masque une réalité plus fragile.“Tu peux travailler toute une journée et rentrer avec presque rien après les dépenses”, confie Sena, conducteur de taxi-moto à Lomé depuis huit ans.
Entre le coût du carburant, les réparations, les contrôles routiers et les remboursements liés au système “work and pay”, la marge de manœuvre reste limitée. La concurrence accrue accentue encore cette pression.“Il y a trop de motos maintenant. La concurrence est forte et les clients négocient énormément les prix.”
À ces contraintes économiques s’ajoutent des critiques récurrentes. Les usagers dénoncent souvent les excès de vitesse, les manœuvres dangereuses ou encore le non-respect du code de la route. Les accidents impliquant des motos restent fréquents, alimentant un sentiment d’insécurité.
“Avant de monter sur une moto maintenant, je regarde d’abord l’état de l’engin et le comportement du conducteur”, raconte Grâce, employée dans une boutique à Lomé.“Il y en a qui roulent dangereusement ou qui sentent fortement l’alcool. Ça fait peur.”
Toutefois, certains usagers nuancent ces critiques. “Il y a des zémidjans très corrects, polis et prudents. Ceux-là fidélisent facilement les clients”, estime Mensah, enseignant à Sokodé. Malgré des efforts de sensibilisation, notamment sur le port du casque, le secteur reste largement informel, avec des défis persistants en matière de régulation et de professionnalisation.
Les “Gnognovi” : une concurrence qui redessine le paysage
Depuis quelques années, un nouvel acteur bouleverse l’équilibre du transport informel : les tricycles motorisés, appelés “Gnognovi”. Initialement conçus pour le transport de marchandises, ces engins se sont progressivement imposés comme une alternative crédible pour le transport de personnes.
Plus stables, capables de transporter plusieurs passagers et des charges importantes, les Gnognovi séduisent un public de plus en plus large. Leur confort relatif et leurs tarifs souvent plus accessibles renforcent leur attractivité, notamment auprès des commerçantes, des familles et des personnes âgées. À Tsévié, Akouvi a fait son choix :“Avec les enfants et les sacs, le Gnognovi est plus pratique. On est plus à l’aise qu’à moto.”
Cette évolution n’est pas sans conséquences pour les zémidjans, qui voient une partie de leur clientèle se détourner progressivement. “Avant, pour transporter des bagages ou plusieurs personnes, les clients nous appelaient. Aujourd’hui, ils préfèrent les tricycles”, regrette Kodjo, zémidjan à Atakpamé.
Dans plusieurs quartiers, la concurrence est désormais directe, notamment sur les trajets courts et moyens. Les Gnognovi redéfinissent les attentes des usagers, qui privilégient de plus en plus le confort, la sécurité et la capacité de transport.
Face à cette mutation, les conducteurs de taxi-moto sont contraints de s’adapter. Certains misent sur la qualité de service : propreté, prudence, courtoisie. D’autres envisagent une reconversion vers les tricycles, perçus comme plus rentables et moins risqués.
Malgré ces transformations, le zémidjan conserve des atouts majeurs. Sa rapidité, sa flexibilité et sa capacité à se faufiler dans les embouteillages en font un moyen de transport difficilement remplaçable, notamment dans les zones urbaines denses.
Cependant, l’avenir du secteur dépendra de sa capacité à se structurer. Professionnalisation, formation à la sécurité routière, accès à une couverture sociale, régulation du marché : autant de défis qui conditionneront sa pérennité.
À bien des égards, le taxi-moto au Togo incarne une histoire d’adaptation et de résilience. Né d’une crise, il s’est transformé en pilier économique et social. Mais à l’heure où les “Gnognovi” gagnent du terrain et où les exigences des usagers évoluent, le modèle est confronté à une nouvelle réalité.
Le zémidjan n’est plus seulement un symbole de débrouillardise ; il est désormais au cœur d’une transition. Pour continuer à exister, il devra se réinventer, s’organiser et répondre aux nouvelles attentes d’une société en mutation. Car sur les routes togolaises, la concurrence ne se joue plus seulement sur la vitesse, mais sur la capacité à évoluer avec son temps.







