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PORTRAIT: Tesprit, l’alchimiste des semelles : itinéraire d’un artiste qui transforme l’ordinaire en récit

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PORTRAIT: Tesprit, l’alchimiste des semelles : itinéraire d’un artiste qui transforme l’ordinaire en récitTesprit, l’alchimiste des semelles : itinéraire d’un artiste qui transforme l’ordinaire en récit

Dans un univers artistique souvent discret au Togo, certains créateurs réinventent la matière et racontent le monde autrement. À travers des semelles usagées, Tesprit donne une seconde vie aux objets et aux trajectoires humaines. Entre récupération, identité et résilience, son œuvre s’impose comme une signature singulière sur la scène contemporaine.

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Dans nos sociétés, de nombreuses passions naissent et évoluent dans l’ombre, loin des projecteurs locaux, mais parfois reconnues sous d’autres cieux. Parmi elles, le métier d’artiste plasticien, encore largement sous-estimé. Pourtant, ces créateurs façonnent le réel autrement : ils transforment la matière, interrogent nos habitudes et redonnent du sens à des objets du quotidien.

Naître autrement

C’est dans cet univers discret mais profondément inventif que s’inscrit Tesprit, artiste plasticien togolais au parcours atypique. À travers ses œuvres conçues à partir de chaussures usagées, il propose une lecture originale de la récupération, de l’identité et du mouvement, tout en portant un regard engagé sur son environnement.

À l’état civil, il s’appelle Gérard Tètè. Mais dans le monde de l’art, il est Tesprit, fusion de son patronyme et du mot “esprit”. Ce pseudonyme dépasse le simple jeu de mots. « je me considère comme animé par un esprit », explique-t-il en parlant de son art. Alors, plutôt que de signer ses œuvres d’un mot abstrait, il a choisi d’incarner cet esprit : celui de Tètè ; Tesprit.

Derrière cette identité artistique se cache un créateur qui a construit sa trajectoire en dehors des sentiers battus. Pas de grande école d’art, pas de parcours académique balisé. Mais une constance rare : celle d’une fidélité à une intuition profonde, presque instinctive.

Gérard Tètè n’a pas décroché le baccalauréat, malgré plusieurs tentatives. Un échec qui aurait pu freiner bien des trajectoires. Mais pour lui, il devient un point de bascule. Il choisit alors d’abandonner le système scolaire pour se consacrer entièrement à l’art. Une décision radicale, mais assumée.

Pourtant, l’histoire ne commence pas là. Elle remonte à l’enfance, sur les bancs de l’école. Déjà, le jeune Gérard dessine. Au collège, il transforme son talent en petite économie : portraits, lettres d’amour illustrées, fleurs pour la Saint-Valentin. L’art devient très tôt un moyen de subsistance, mais aussi d’expression.

S’il n’a pas suivi de formation formelle, il reconnaît une influence fondatrice : celle de son père. Dans un simple cahier de CM2, ce dernier expérimentait des techniques de dessin et de coloriage qu’il a transmises à son fils. Un héritage discret, mais essentiel.

« Je peux dire que je l’ai hérité de lui », confie-t-il parlant de son art.Son regard s’affine davantage au lycée, lors d’un séjour chez un artiste plasticien, APENOUVON Ames. Officiellement venu pour aider, Gérard découvre un univers. Celui de la création comme métier. L’expérience agit comme une révélation : il ne se contentera pas de dessiner. Il deviendra plasticien.

Transformer le rebut

En 2019, alors que la pandémie de Covid-19 bouleverse le monde, Tesprit traverse une période de vide. Plus de commandes, plus de clients. Le ralentissement devient une opportunité. Un moment de repli qui ouvre un espace d’expérimentation.

C’est à ce moment qu’il découvre, ou plutôt rencontre, son matériau de prédilection : les semelles de tongs usagées.« Ce n’est pas moi qui les ai choisies, ce sont elles qui m’ont choisi », dit-il, mi-sérieux, mi-amusé.

Derrière cette phrase se cache une quête artistique profonde : celle de la singularité. Dans un monde saturé d’images et de productions, se distinguer devient une nécessité. Tesprit trouve alors sa voie.

Les semelles de tongs, appelées “dzimakpla” en éwé, deviennent rapidement plus qu’un simple matériaux. Elles portent une charge symbolique forte. Dans sa série Dzimakplawo, l’artiste établit un parallèle entre ces objets usés et les enfants de rue, souvent désignés par ce même mot.

La métaphore est puissante. Elle interroge. Elle dérange parfois. Mais elle révèle surtout une réalité sociale. Tesprit ne parle pas à distance. Il parle de l’intérieur. Ayant lui-même enchaîné plusieurs petits métiers, aide-maçon, taxi-bagages, débrouillard professionnel, il connaît cette réalité. Non pas comme un observateur, mais comme un témoin.

Ses œuvres deviennent ainsi des récits. Des fragments de vie recomposés à partir de matière rejetée. Le processus de création est exigeant. Presque rituel. Il faut d’abord collecter les semelles, souvent dans des décharges. Les laver, les trier. Ensuite vient la conception : châssis, toile, esquisse. Puis l’assemblage, minutieux, patient.

Chaque couleur est obtenue à partir d’un fragment de tong. Ici, pas de peinture. Juste de la matière. De la récupération transformée en langage visuel. Tesprit pousse encore plus loin la démarche. Il broie certaines semelles pour en faire une poudre, utilisée en arrière-plan. Une technique qui donne à ses œuvres une texture unique. Le temps de création est à la hauteur de cette exigence. Certaines œuvres prennent des semaines, voire des mois. Une pièce monumentale réalisée pour une foire internationale au Maroc lui a demandé quatre mois de travail continu.

Chez lui, chaque série raconte une histoire. Après Dzimakplawo, il explore de nouvelles pistes avec Reflet, où il intègre du goudron recyclé. Aujourd’hui, il travaille sur Agbégna, “histoire de vie”, une série plus introspective. Car au fond, Tesprit parle peu. Il laisse ses œuvres parler.

De Lomé au monde

Contrairement à de nombreux artistes, Tesprit n’a pas construit sa notoriété dans les galeries traditionnelles. Son tremplin, ce sont les réseaux sociaux. Entre 2019 et 2021, il publie des images intrigantes : lui, bien habillé, dans des décharges, sac à la main. Une mise en scène qui questionne.

Les internautes s’interrogent. Puis vient la révélation : un mini-documentaire qui dévoile son processus de création. La vidéo devient virale. Le monde découvre Tesprit. Depuis, les expositions s’enchaînent : Paris, Londres, Marrakech, Montpellier. Son travail circule, franchit les frontières. Il participe à des foires prestigieuses comme AKAA ou One Fifty Four, et collabore avec des galeries à Accra, en France ou au Maroc.

Ironie du destin : lui qui ne rêvait pas de l’Europe y expose désormais régulièrement. Son rêve était ailleurs : le Sénégal. Il finira par s’y rendre, grâce à la Biennale de Dakar. Tesprit travaille seul. Par choix. Par exigence aussi. Il reconnaît qu’un jour, il devra s’entourer. Mais pour l’instant, il privilégie le contrôle total de son processus.

Les défis restent nombreux : rareté des matériaux, absence de galeries locales, reconnaissance encore limitée du métier.« Pour beaucoup, un artiste, c’est un chanteur », dit-il avec un sourire teinté de lucidité.

Mais il garde foi en l’évolution. Il observe, compare, cite le Bénin comme exemple d’un pays ayant réussi à structurer son écosystème artistique.

Pourquoi pas le Togo ?

À ceux qui veulent se lancer, il adresse un message clair : « L’art, c’est le cardio. »Une discipline d’endurance. Une affaire de persévérance. Il insiste sur l’essentiel : créer sa signature. Ne pas copier. Oser. Inventer. Mélanger. Se réinventer.

Et demain ? Tesprit ne planifie pas. Il avance. Ouvrir une galerie ? Peut-être. Continuer à exposer ? Certainement. Mais au-delà de lui-même, il pense collectif.« Une seule main n’applaudit pas », rappelle-t-il. Une phrase simple, mais lourde de sens.

Tesprit incarne une génération d’artistes africains qui transforment les contraintes en langage, les déchets en poésie, et les détours en trajectoires. Un créateur qui n’a pas suivi les chemins tracés, mais qui, à force d’intuition et de persévérance, a su tracer le sien. Et face à ses œuvres, une évidence s’impose : parfois, il suffit d’un peu d’esprit… et de beaucoup de semelles.

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