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PORTRAIT: Ayman Gbadamassi, le rêveur qui fait parler le plastique

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PORTRAIT: Ayman Gbadamassi, le rêveur qui fait parler le plastique

À Lomé, on le surnomme « le ramasseur de plastique ». Derrière cette appellation familière se cache pourtant l’un des parcours les plus singuliers de l’entrepreneuriat vert togolais. Ayman Gbadamassi a fait d’un déchet abandonné une matière économique, d’une intuition d’enfance une entreprise sociale et d’un combat environnemental une vision pour toute l’Afrique.

Il suffit parfois d’une scène ordinaire pour déclencher une vocation. Une cour d’école, un tas de déchets, quelques flammes et une fumée épaisse suffisent à changer le regard d’un enfant sur le monde qui l’entoure.

À Lomé, Ayman Gbadamassi habite alors à proximité d’un établissement scolaire. Chaque vendredi, les élèves brûlent les ordures accumulées pendant la semaine. Le même rituel se répète : les déchets sont rassemblés, le feu est allumé, puis une fumée noire se répand dans le quartier.

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Un jour, le jeune garçon interroge sa mère. Pourquoi brûle-t-on ainsi ces déchets ? La réponse tombe, simple, presque résignée : « Qu’est-ce qu’ils peuvent bien en faire ? »Cette phrase ne le quittera plus.

Des années plus tard, elle deviendra le point de départ d’un projet entrepreneurial, éducatif et environnemental qui ambitionne de transformer la manière dont les sociétés africaines considèrent leurs déchets. Car là où beaucoup ne voient qu’un sachet usagé, Ayman Gbadamassi voit une donnée, une matière première, une source de revenus et parfois même une solution d’accès à l’énergie.

À Lomé, certains le présentent affectueusement comme « le ramasseur de plastique ». Le surnom pourrait paraître réducteur. Il dit pourtant beaucoup de son parcours : celui d’un homme qui a choisi de se pencher sur ce que tout le monde abandonne pour lui redonner une valeur.

Une enfance à l’école de la tolérance

L’histoire d’Ayman Gbadamassi commence au sein d’une famille togolaise où deux univers religieux cohabitent. Sa mère est chrétienne, son père musulman. Loin de constituer une source de division, cette différence devient pour lui une première école de l’ouverture.« J’ai appris très tôt à accepter l’autre, quelles que soient ses convictions religieuses ou politiques », explique-t-il.

Cette capacité à faire dialoguer des mondes différents marquera plus tard sa manière d’entreprendre. Son projet réunira des élèves, des collectivités, des entreprises, des recycleurs, des développeurs, des associations et des institutions publiques autour d’un même objectif.

Lorsqu’il évoque les figures qui l’ont inspiré, Ayman ne commence pas par citer un entrepreneur de la Silicon Valley, un industriel africain ou une personnalité internationale. Son premier modèle est l’un de ses grands frères, Jacques. Avec le temps, il reconnaît toutefois que ses véritables héros restent ses parents.« Quand je regarde tout ce qu’ils ont réussi à accomplir, je me demande encore comment ils ont fait. Ils ont fait de la magie ! »

Dans cette famille, l’éducation et la stabilité professionnelle occupent une place importante. Le jeune homme s’oriente donc vers des études de comptabilité. Il obtient une licence, répondant ainsi aux attentes de ses proches. Mais ce parcours ne correspond pas totalement à ce qui l’anime. Sa véritable passion se trouve ailleurs : dans l’image, la création et le cinéma.

Une fois son diplôme en poche, il décide de donner une chance à cette vocation. Le choix peut sembler risqué, mais il se révélera déterminant. Le cinéma ne deviendra pas seulement une activité artistique. Il sera son premier outil pour interroger la société, raconter les problèmes environnementaux et sensibiliser les citoyens.

Avant l’entreprise, les images

Avant de créer Robaloto, Ayman Gbadamassi raconte des histoires. Il réalise des documentaires sur l’environnement, la citoyenneté et les comportements face aux déchets. La caméra lui permet d’observer, de questionner et de comprendre ce que les opérations ponctuelles de salubrité ne parviennent pas à résoudre.

À partir de 2012, il multiplie les initiatives associatives. Avec d’autres bénévoles, il organise des nettoyages dans les quartiers, distribue des poubelles et mène des actions de sensibilisation dans les écoles et sur les marchés. Mais l’enthousiasme des premières opérations laisse rapidement place à un constat frustrant.« On nettoyait aujourd’hui… demain, tout était à refaire. »

Le problème ne réside donc pas uniquement dans la présence des déchets. Il tient aussi aux habitudes, au manque d’infrastructures, à l’absence d’incitations économiques et à une perception profondément ancrée : ce qui est jeté ne vaut plus rien.

Ayman comprend alors que ramasser ne suffit pas. Il faut changer le système. Au fil de ses enquêtes, il découvre un paradoxe. Les déchets plastiques brûlés dans les quartiers, abandonnés dans les caniveaux ou entassés près des marchés sont recherchés par des entreprises de recyclage. Ce que les populations considèrent comme inutile possède en réalité une valeur économique.

Le plastique n’est donc pas totalement dépourvu d’utilité. Sa valeur est simplement mal connue, mal organisée et insuffisamment exploitée. Cette découverte devient le socle d’une ambition nouvelle : construire un dispositif capable d’éduquer, de collecter, de mesurer, de connecter et de transformer.

Robaloto, un nom devenu une mission

En 2016, Ayman fonde Robaloto, un nom qui signifie « le ramasseur de plastique » en langue locale. L’expression, longtemps associée à une activité peu valorisée, devient sous son impulsion une identité entrepreneuriale. Elle affirme une conviction : il n’existe pas de petit métier lorsqu’une action répond à un besoin collectif.

Le démarrage n’est toutefois pas immédiat. L’entreprise souhaite intervenir dans les écoles publiques afin d’y développer l’éducation environnementale, mais l’autorisation officielle n’arrive qu’en 2018, après près de trois années d’attente administrative.

Pour beaucoup de jeunes porteurs de projet, un tel délai aurait pu provoquer le découragement. Ayman choisit au contraire de poursuivre son travail. Son équipe intervient dans des établissements privés, teste ses outils et améliore progressivement son modèle.

L’objectif de Robaloto dépasse la simple collecte. L’entreprise veut rendre le plastique visible, y compris sur le plan numérique.« Aujourd’hui, le plastique togolais est invisible numériquement. Nous ne savons pas quelle quantité est produite, quel type de déchets domine ou encore à quelle vitesse les poubelles se remplissent », explique-t-il.

Cette absence de données limite la planification. Comment organiser efficacement les circuits de collecte sans savoir où les déchets sont produits ? Comment intéresser les entreprises de recyclage sans connaître les volumes disponibles ? Comment adapter les politiques publiques sans disposer d’informations fiables ?

Pour répondre à ces questions, Robaloto développe des poubelles intelligentes capables de transmettre des données, une plateforme reliant les producteurs de déchets aux acteurs du recyclage ainsi qu’une application destinée à analyser les comportements et les flux. Le déchet devient ainsi une information exploitable.

Quatre piliers pour une même vision

Limiter Robaloto à une entreprise de recyclage serait passer à côté de son originalité. Le projet repose sur quatre piliers complémentaires qui donnent à l’initiative sa dimension sociale, technologique et éducative. Le premier est l’éducation environnementale.

Dans les établissements scolaires, des clubs verts initient les élèves aux gestes responsables. Les enfants apprennent à trier, à comprendre les conséquences de la pollution et à considérer les déchets comme des ressources potentielles.

Pour Ayman, l’école est un terrain stratégique. Un adulte peut résister au changement. Un enfant sensibilisé tôt peut, lui, influencer durablement sa famille et son entourage.

Le deuxième pilier repose sur le numérique. Grâce aux données collectées, l’équipe cherche à améliorer le suivi des poubelles, optimiser les déplacements et faciliter la prise de décision.

Le troisième concerne la mise en relation. Robaloto se présente comme une place de marché où vendeurs de déchets, collecteurs et industriels peuvent se rencontrer. Le plastique cesse alors d’être un rebut sans propriétaire pour devenir une matière qui circule dans une chaîne de valeur.

Le quatrième pilier est sans doute le plus emblématique. Les déchets collectés servent à fabriquer des sacs scolaires équipés de films photovoltaïques. Ces sacs peuvent permettre à des enfants vivant dans des zones dépourvues d’électricité de recharger une lampe et de continuer à étudier le soir. Le symbole est puissant : un déchet jeté dans la rue devient un objet qui éclaire un cahier.

En transformant le plastique en lumière, Robaloto résume toute la promesse de l’économie circulaire : prolonger la vie de la matière, réduire la pollution et créer simultanément une utilité sociale.

Les trophées ne suffisent pas pour Ayman Gbadamassi

Au fil des années, les récompenses s’accumulent. Prix panafricain de TotalEnergies, Africa Climate Innovation Challenge, concours GIZ Startup, Togo Digital Awards, Forum de l’économie sociale et solidaire, Challenge App Africa de France 24 : douze distinctions, selon l’entrepreneur. Ces prix apportent de la visibilité, renforcent la crédibilité du projet et ouvrent parfois l’accès à de nouveaux réseaux. Mais Ayman se garde d’en faire la finalité de son parcours.

Lorsqu’on l’interroge sur sa plus grande fierté, il ne cite ni une cérémonie ni un trophée. Il évoque plutôt sa contribution à un nouveau manuel de citoyenneté conçu avec la Direction nationale de la formation civique.

Le document, destiné aux écoles togolaises, intègre des notions de citoyenneté et d’environnement. Pour lui, cette avancée dépasse la portée d’une récompense individuelle. Elle inscrit l’écocitoyenneté dans un outil appelé à toucher durablement les élèves.« Si l’on veut changer les mentalités, il faut commencer par les enfants », répète-t-il.

Cette conviction donne une cohérence particulière à son parcours. Le réalisateur, l’entrepreneur et l’activiste poursuivent finalement la même mission : influencer les comportements avant que les mauvaises habitudes ne deviennent irréversibles.

Des chiffres, mais surtout une empreinte

Aujourd’hui, Robaloto est présent au Togo et au Bénin. L’entreprise revendique près de 500 tonnes de déchets plastiques collectés, un taux de recyclage supérieur à 60 %, plus de 100 000 élèves sensibilisés directement et plus d’un million de personnes touchées indirectement.

Ces données permettent de mesurer une partie du chemin parcouru. Elles racontent toutefois moins bien les changements invisibles : un enfant qui refuse désormais de jeter un sachet au sol, une école qui crée un club vert, une famille qui découvre la valeur du tri ou un jeune qui comprend qu’un problème environnemental peut devenir une opportunité entrepreneuriale. Ayman ne rêve d’ailleurs pas d’un empire entièrement contrôlé depuis Lomé.

Les programmes internationaux auxquels il participe, notamment YALI Dakar et Ashoka, l’amènent à penser son impact autrement. Son ambition n’est pas nécessairement d’ouvrir lui-même des bureaux partout sur le continent. Il souhaite que le modèle soit repris, adapté et multiplié.« Beaucoup me demandent si je n’ai pas peur que l’on copie mon idée. Au contraire, c’est exactement ce que je souhaite. Si demain il existe un Robaloto au Sénégal, en Gambie ou en Afrique du Sud, cela voudra dire que nous avons réussi. »

Cette philosophie tranche avec la logique habituelle de protection jalouse des concepts. Pour lui, une bonne idée environnementale ne prend tout son sens que lorsqu’elle dépasse son fondateur.

Choisir la mission plutôt que la dispersion

Ayman Gbadamassi mène également d’autres projets, notamment dans la FoodTech. Pourtant, il communique peu à leur sujet. Il préfère que son nom reste associé à Robaloto et à la lutte contre la pollution plastique.

Pour expliquer cette stratégie, il utilise une comparaison inattendue.« Jésus était menuisier, pourtant personne ne parle de ses meubles. »La formule amuse, mais elle révèle une manière de voir le travail et la postérité. Il vaut mieux être reconnu pour une mission forte que devenir illisible à force de se disperser.

Autour de lui, une équipe permanente d’environ sept personnes porte le projet au quotidien. Elle est soutenue par un réseau de bénévoles, de stagiaires et de partenaires. Cette organisation encore modeste témoigne aussi des contraintes auxquelles sont confrontées les entreprises sociales africaines : ressources limitées, financement irrégulier, lenteurs institutionnelles et nécessité constante de prouver leur impact. Mais Ayman ne semble pas vouloir transformer ces difficultés en excuses. Elles deviennent plutôt des paramètres à intégrer dans la construction du projet.

À la jeunesse togolaise tentée par l’entrepreneuriat, il adresse un conseil en trois mots : « Oser rêver grand. »Chez lui, le rêve n’est pourtant pas une abstraction. Il s’accompagne de patience, de persévérance et d’une capacité à recommencer après les échecs.

Rêver grand, c’est attendre plusieurs années une autorisation sans abandonner. C’est nettoyer des quartiers tout en reconnaissant que le nettoyage seul ne suffit pas. C’est passer du documentaire à la technologie, de la sensibilisation à la collecte, puis de la collecte à la transformation. C’est aussi accepter qu’une idée puisse être copiée lorsqu’elle contribue à résoudre un problème plus vaste que son inventeur.

Le parcours d’Ayman Gbadamassi raconte ainsi bien davantage qu’une réussite entrepreneuriale. Il montre ce qui devient possible lorsqu’un jeune décide de regarder autrement un problème banal.

À Lomé, le plastique continue de s’accumuler dans les rues, les caniveaux et les dépotoirs. Mais depuis quelques années, il ne reste plus totalement silencieux. Grâce à Robaloto, il produit des données, crée des emplois, entre dans les salles de classe et se transforme parfois en lumière.

Ayman Gbadamassi a choisi de faire parler ce que la société avait condamné au rebut. Et dans cette conversation entre innovation, écologie et citoyenneté, il porte une idée simple : les déchets ne sont peut-être pas la fin d’une histoire. Ils peuvent aussi en être le commencement.

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