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PORTRAIT: Api Togo, le “feu tricolore humain” qui défie le chaos d’Aflao Gakli

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PORTRAIT: Api Togo, le “feu tricolore humain” qui défie le chaos d’Aflao Gakli

À Lomé, dans le tumulte d’Aflao Gakli et sur la bretelle de Klikamé, un homme sans uniforme ni mandat officiel régule chaque jour la circulation avec une détermination rare. À 53 ans, ADJOH Yao Jules, alias Api Togo, a transformé un geste citoyen en véritable mission de vie. Portrait d’un repère humain là où règne l’imprévisible.

À Aflao Gakli, quartier animé de Lomé où la circulation ne laisse aucune place à l’erreur, une silhouette s’impose, presque instinctivement. Au milieu du vacarme des moteurs, des klaxons impatients et des mouvements désordonnés, un homme lève la main. Le geste est précis, assuré. Les véhicules ralentissent, les enfants traversent. L’ordre s’installe, fragile mais réel. Cet homme, tout le monde le connaît ici. Pas pour un uniforme officiel, ni pour un quelconque mandat administratif. Mais pour sa constance. Sa présence. Sa fiabilité.

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ADJOH Yao Jules, 53 ans, est devenu au fil des années une figure familière du quartier, au point d’être surnommé Api Togo, le “feu tricolore humain”. Mais avant d’être ce repère du quotidien, son parcours s’est construit dans des conditions loin d’être évidentes. Né le 12 avril 1973, il grandit sans jamais avoir la chance de fréquenter l’école. Très tôt, la vie l’oriente vers l’apprentissage. Dès 1982, il entre dans le monde du travail. Une entrée précoce dans la réalité, qui ne lui laisse pas le temps de l’insouciance, mais qui lui apprend l’essentiel : observer, comprendre, s’adapter.

Dans sa jeunesse, un autre trait le distingue pourtant : son sens de l’humour. Sur les terrains de football, entre deux dribbles, il fait rire, détend l’atmosphère, attire la sympathie. Ses amis le surnomment “Happy”. Un nom qui traduit une personnalité lumineuse, capable de trouver de la légèreté même dans les contextes les plus exigeants.

Au fil des années, son parcours le mène au-delà des frontières. Des séjours au Niger et au Bénin enrichissent son expérience. Là-bas, il apprend notamment les bases du français, preuve que l’apprentis sage ne passe pas uniquement par l’école. La rue, les rencontres et les épreuves deviennent ses véritables enseignants.

De retour au Togo, il s’installe comme coiffeur. Un métier qu’il exerce depuis près de 38 ans. Dans son salon, la vie suit son cours. Les conversations s’enchaînent, les clients défilent, les histoires circulent. Mais à quelques mètres de là, la route impose un
autre rythme, souvent brutal. Car devant son salon, les accidents sont fréquents. Trop fréquents. Des scènes qu’il observe, impuissant, et qui finissent par laisser des traces.
Peu à peu, une idée s’impose à lui : il ne peut plus rester simple spectateur.

Api Togo pour réguler, protéger, sauver

Le basculement ne se fait pas en un jour. Il est le résultat d’un cheminement intérieur. D’un côté, une conviction spirituelle. Chrétien catholique, Api Togo voit dans l’action une manière concrète de vivre sa foi. Inspiré par les conseils de son prêtre, il considère l’engagement comme une forme de pénitence active, tournée vers les autres.

De l’autre côté, une expérience personnelle marquante. Lors d’un séjour au Niger, il est interpellé pour avoir emprunté un sens interdit. Une situation banale en apparence, mais
qui agit comme un électrochoc. Il comprend alors, de manière concrète, l’importance du respect des règles et leurs conséquences sur la sécurité de tous. À cela s’ajoute son quotidien, marqué par les accidents qu’il observe depuis son salon. Le déclic est complet.

Le 15 décembre 2007, il décide d’agir. Sans formation, sans équipement spécifique,
sans reconnaissance officielle, il se poste au carrefour. Il lève la main. Il arrête les véhicules. Il aide les enfants à traverser. Son engagement devient rapidement structuré. Chaque jour, il respecte un emploi du temps rigoureux : de 6h à 8h30, de 11h à 12h30, de 14h à 14h30, puis de 17h à 18h30. Entre ces plages, il retourne à son salon de coiffure.

Une organisation quasi militaire, qui témoigne de son sérieux. Mais avec le temps, le corps commence à fatiguer. À 53 ans, il le reconnaît lui-même : il ne parvient plus à tenir ce rythme comme avant. Pourtant, il continue.

Les débuts sont difficiles. Très difficiles. Certains passants se moquent de lui. D’autres l’insultent. On lui demande pourquoi il perd son temps. Pourquoi il ne cherche pas un “vrai travail”. Mais là où les adultes doutent, les enfants, eux, comprennent immédiatement. Ils lui font confiance. Ils attendent son signal. Ils traversent quand il lève la main. Une reconnaissance silencieuse, mais déterminante.

Avec le temps, les mentalités évoluent. Les conducteurs ralentissent. Certains le saluent. D’autres lui offrent un peu d’argent. Une reconnaissance informelle, mais sincère. Pourtant, le soutien institutionnel reste limité. Les écoles de la zone, pourtant directement concernées, ne s’impliquent pas pleinement. Une tentative de collaboration se solde même par une rémunération jugée dérisoire, qu’il refuse.

Mais Api Togo ne renonce pas. Car son engagement dépasse la logique financière. En 2015, son travail est enfin reconnu. Il reçoit le prix du meilleur acteur de la prévention
routière lors d’une cérémonie officielle. Une consécration inattendue pour cet homme de terrain, habitué à l’ombre. Ce jour-là, il devient visible officiellement. Depuis, quelques soutiens ponctuels viennent appuyer son action. Mais l’essentiel reste porté par lui-même.

Un engagement discret, une empreinte durable

Api Togo ne se fait pas d’illusions. Son engagement n’a pas transformé sa vie matérielle. Il reste coiffeur. Il continue de travailler pour subvenir à ses besoins. Mais ce n’est pas ce qu’il recherche. Pour lui, l’essentiel est ailleurs. Dans chaque enfant qui traverse la route
sans danger. Dans chaque conducteur qui ralentit. Dans chaque accident évité. « Je suis comme un feu tricolore », dit-il avec simplicité.

Une phrase qui résume tout. Il régule, il protège, il sécurise. Sans bruit, sans statut, mais avec une efficacité reconnue. Mais son engagement dépasse la route. Il porte en lui d’autres aspirations. L’accès à l’eau potable, notamment. Marqué par une expérience personnelle où il s’est vu refuser une simple bouteille d’eau, il rêve aujourd’hui de financer des forages pour les populations.

Une ambition à la hauteur de sa générosité. En ce mois symbolique d’indépendance, son message aux Togolais est clair : « Connais toi toi-même. » Une invitation à
l’introspection, mais surtout à l’action. Pour lui, chacun a un rôle à jouer. Pas besoin d’être riche, ni diplômé. Il suffit d’agir.

Balayer une rue. Aider un voisin. Sécuriser un passage. Autant de gestes simples, mais essentiels. Api Togo ne cherche ni gloire, ni richesse. Ce qu’il veut, c’est laisser une trace.
Que son nom soit associé à une idée simple : celle qu’un citoyen, même sans diplôme, peut contribuer au progrès de son pays. Et à Aflao Gakli, au cœur du tumulte, il y parvient déjà. Chaque jour. À chaque geste. À chaque vie protégée.

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